Dos au mur À propos de Toâ (Sacha Guitry, 1949)

1949 : Sacha Guitry éprouve le besoin de reprendre en la modifiant une de ses pièces (Florence), montée dix ans plus tôt ; c'est Toâ, qu'il joue au Théâtre du Gymnase. Plus encore, il tourne le film à même le décor de la pièce et continue à l'écran de donner la réplique à sa cinquième épouse, Lana Marconi. L'intrigue : un auteur et acteur de théâtre (Michel Desnoyers/Sacha Guitry) révèle un soir de représentation qu'une femme dans le public a l'intention de tirer sur lui tandis qu'il dira son texte. La femme, assise dans les premiers rangs, en fait son ancienne maîtresse (Anna Ecaterina/Lana Marconi), l'apostrophe sans ménagement et, de la salle à la scène et vice-versa, s'ensuit un temps un drôle d'échange vipérin entre elle et lui.

1936 : le même (?) Guitry avait réalisé Faisons un rêve, d'après une pièce créée vingt ans auparavant et jouée avec ses deux premières épouses (Charlotte Lysès, Yvonne Printemps) avant qu'il ne continue en homme constant à donner, cette fois dans le film, la réplique à la troisième, Jacqueline Delubac. L'intrigue : un avocat, et du genre beau parleur (Guitry), persuade à force d'une logorrhée irrésistible – y compris un monologue téléphonique d'anthologie – une jeune et pétillante femme mariée (Delubac) de le rejoindre chez lui pour la soirée. Elle y consent, elle aussi désirante, et cède au point d'y passer la nuit entière.

« Un seul cinéaste, je dis bien, un seul, parmi ceux dont il m'a été donné d'apprécier soit le talent, soit ce qui en tient lieu, me paraît, jusqu'à présent, avoir réussi à dissiper l'espèce de malentendu tenace qui semblait se dresser entre la Bretagne et les différents scénaristes et metteurs en scène ayant, comme tant d'autres, tenté de faire du breton. Ses films, Finis Terræ, Mor'vran, etc..., si simples, si sobres, si dépouillés de vaine littérature, si true to nature en un mot, m'avaient, à l'époque du muet, apporté la révélation d'un étranger à mon pays, qui, devançant, tous mes compatriotes, appliquait le premier dans son art des méthodes d'observation et des procédés de réalisation propres à donner à l'écran une image de ce pays où l'on puisse le reconnaître sans bondir d'indignation, voire même en ressentant le petit choc intérieur par quoi s'affirme, pour l'amateur, l'union intime du vrai et du beau, dans l'œuvre soumise à son jugement. » (Fañch Gourvil, brochure publicitaire de Chanson d'Ar‑mor, 1934)

Chanson d'Ar‑mor est une expérience à part dans l'épopée bretonne d'Epstein, à plusieurs égards. Après une parenthèse à Paris chez Vandal et Delac (L'Homme à l'Hispano et La Châtelaine du Liban), Epstein est rappelé par L'Ouest-Éclair (aujourd'hui Ouest-France), important quotidien régional, pour tourner un « grand film de propagande touristique ». À cette époque, les films à fins commerciales ou publicitaires sont qualifiés de propagande, et il est fort probable que cette commande est le signe d'un mouvement de reconnaissance de l'intelligentsia bretonne de l'époque. Pendant la réalisation de Chanson d'Ar‑mor, Epstein consacre aussi un documentaire à la fabrication du journal, qui est tiré dans les années 1930 à près de 300 000 exemplaires, selon des procédés ultramodernes.

Pour tourner son film de fiction parlé et chanté « authentiquement » breton, le premier en date dans l'histoire du cinéma, Epstein s'est rapproché d'auteurs régionalistes de renom, certainement soufflés par L'Ouest-Éclair. D'un côté, Jean des Cognets pour écrire le scénario, et de l'autre, Francis (« Fañch ») Gourvil pour traduire et adapter les dialogues en breton. Il est important de signaler que Francis Gourvil participe activement aux repérages et recrutements, jusqu'à interpréter un second rôle.

Le décor naturel n'est plus le même. Le tournage a lieu durant le mois d'août 1934 dans les terres et en bord de mer, sous une lumière et un climat estivals, à l'opposé des essais îliens menés jusqu'alors par Epstein. L'échelle géographique est beaucoup plus étendue et pittoresque : Quimper, Concarneau, Saint-Guénolé, Penmarc'h, la pointe du Raz, la forêt de Huelgoat, Roscoff, le château de Kerjean, Saint-Pol-de-Léon, Dinard ! Le casting est aussi choisi pour mettre en scène tout le parfum d'une légende d'amour de la vieille Bretagne, avec les danseuses de Pont-Aven, les reines de Cornouaille et les petites trognes d'enfants de pêcheurs, sans oublier le personnage de fable populaire, la cloche qui fait peur à la sortie de l'église et qui aboie au lieu de parler. Le rôle principal est attribué à Yvon le Mar'hadour, chanteur lyrique remarqué par Epstein sur la Petite scène à Montparnasse dès la préparation de L'Or des mers.

Au-delà de son rôle promotionnel pour la Bretagne, Chanson d'Ar‑mor raconte avec délicatesse une histoire d'amour impossible entre un jeune homme simple, chanteur vagabond quand il n'est pas pêcheur sur un thonier, et une jeune femme moderne, fille de châtelain qui semble préférer les falaises plutôt que les casinos et balades de bord de mer en Bugatti. Les scènes chantées sont pour la plupart traitées comme des « scopitones » antiques, la chanson est diffusée en intégralité, chantée en playback et harmonieusement illustrée. La scène finale, avec ses audacieuses surimpressions, est particulièrement marquante. Chanson d'Ar‑mor est présenté en novembre 1934 avec des sous-titres français, au cinéma Le Royal à Rennes, devant une salle comble.

Émilie Cauquy